Reza, général en chef des Gardiens de la Révolution, entra avec appréhension dans le bureau d’Ali Khamenei.
Le Guide suprême le convoquait rarement, mais, à situation exceptionnelle, mesure exceptionnelle. Il fut surpris de découvrir Mahmoud Ahmadinejad assis devant le Guide.
— Excellence, Monsieur le Président, salam aleikum, dar khedmat – à votre service.
— Reza Jan, khasteh nabashid – ne soyez pas fatigué, dit le Guide. Pouvez-vous nous faire un point de la situation?
— Les manifestations continuent mais…
— Je suis fatigué de toute cette populace dans la rue. Vous pensez qu’il s’agit juste de sauver Mahmoud ; or ce qui est en cause, c’est le fondement de notre régime, la mission que le Prophète nous a confiée.
— Mais les résultats des votes sont clairs, j’ai été désigné président avec une large majorité, je…
— Ce n’est pas le peuple qui vote, c’est moi qui décide. À travers moi, c’est la volonté d’Allah qui s’exerce. Je suis déjà épuisé par ce désordre.
— Excellence, je pourrais demander à l’armée d’intervenir. Le seul problème est que nous sommes observés sur les réseaux, surtout Twitter.
— Est-ce que c’est vraiment important, ces réseaux ? demanda Ahmadinejad.
— Tu ne comprends vraiment rien. Ces réseaux sont importants parce qu’ils corrompent nos jeunes en leur inculquant les valeurs de l’Occident. Encore quelques mois et les femmes vont demander à enlever leur voile… Il faut frapper plus fort que d’habitude. Je veux que vous activiez l’opération Moonwalk.
— Bebakhshin – excusez-moi! dit Reza.
— Reza, vous activez l’opération Moonwalk avec la VEVAK. Je veux que ce soit fait en moins d’une semaine. Toi, Mahmoud, tu vas à la résidence présidentielle, tu bois du thé, tu manges des fruits et des gâteaux. Vous pouvez disposer, maintenant. Rorbane shoma – je suis votre âme –, khoda negahdar – que Dieu vous garde.
— Rorbane shoma, dar khedmat – je suis votre âme, à votre service –, dirent Reza et Mahmoud en sortant.
— Reza, dit Khameiny en l’arrêtant sur le pas de la porte. N’oubliez pas que vous êtes la dernière chance. Ne me décevez pas. Zendeh bashid – restez vivant.
— Je ferai tout, Excellence, pour être à la hauteur. Khodah hafez – que Dieu vous garde.
Reza poussa la porte de la maison de thé, Haj Ali Darvish, au cœur du bazar de Téhéran. Il semblait tendu.
Akbar, directeur des services secrets, l’attendait en observant les reflets ambrés du thé à travers son verre transparent. Il se leva pour serrer la main de Reza.
Ils se connaissaient depuis 1982. Ils avaient gravi les marches du pouvoir ensemble, en commençant comme simples soldats au service de l’ayatollah Khomeini.
Ils aimaient se retrouver là – l’impression d’être en dehors de la ville, de leur bureau, des intrigues… Haj Ali Darvish avait résisté à toute forme de modernité, quelques tapis posés sur le sol, des backgammons sur de vieilles tables, le ronflement du samovar.
Akbar servit du thé à Reza en disposant le sucre au safran devant lui.
— Je te salue, Dast’t dard nakonad – que ta main ne te fasse pas mal –, dit Reza.
— Fedaye to – que je sois sacrifié pour toi –, Reza Jan, comment vas-tu ? Et la famille?
— Bien, Akbar, bien, tout le monde va bien, et toi?
— Tout va très bien pour la famille, merci. Ces manifestations nous donnent beaucoup de travail, mais, grâce à Dieu, tout va bien…
— Il faut sauver les élections! l’interrompit Reza, il y a de plus en plus de gens dans les rues, la colère monte, il va falloir agir et vite.
— Ça finit toujours par passer.
— Tu vois bien que la contestation prend de plus en plus d’ampleur sur les réseaux sociaux, le monde entier nous regarde. L’élection d’Ahmadinejad est très critiquée, on ne parle que de ça sur Twitter. Les mollahs paniquent, dit Reza en mettant un morceau de sucre dans sa bouche avant de prendre une gorgée de thé.
— D’accord, ils paniquent mais ils ne bougent pas. L’armée est calme, les meilleurs généraux de l’armée sont au Liban ou en Syrie… Des miliciens vont aller semer la
terreur à droite à gauche, les gens vont rentrer chez eux et la vie reprendra son cours.
— Non ! Tout a changé, Akbar Jan. Avant, on faisait le ménage dans notre coin; maintenant quand un manifestant se casse un ongle, les images circulent immédiatement sur Internet, les politiques commencent à hausser le ton en Occident. On ne peut pas prendre le risque de réprimer les étudiants, la rue est pleine de mères, de familles et d’enfants…
— Et alors? Ils vont finir par se fatiguer. De notre côté,
on a mis tout le monde sur écoute. Pour l’instant, on n’a pas identifié de véritables leaders, les gens descendent assez spontanément dans la rue. Sans leader, tous les mouvements finissent par s’essouffler. Si vous êtes impatients, on peut intensifier les vagues d’arrestations?
— Non, ça ne changera rien, ça risque même de faire empirer les choses. Il faut détourner l’attention du monde occidental, il faut les prendre à leur propre jeu par un raz-de-marée médiatique. Après, on pourra lancer une vraie vague de répression et retourner à nos affaires…
— Tu veux lancer une opération spéciale? Faire sauter un avion?
— Non, non, c’est totalement dépassé. En plus, ça va énerver tout le monde, les Américains sont encore capables d’aller envahir un pays au hasard.
— On en remet une couche sur Israël?
— Ça ne marchera pas… On passe plein d’accords avec eux en ce moment, ce n’est pas une bonne stratégie.
— Envoyer plus de cash au Hamas et ils nous concoctent un truc tordu eux-mêmes?
— La seule chose que les mecs du Hamas ont faite avec les millions qu’on leur a envoyés, c’est de creuser des tunnels comme mes enfants à la plage.
— Bon… sinon on peut essayer de provoquer une contestation dans les pays arabes, un genre de soulèvement dans plusieurs pays… la révolution arabe ou j’en sais rien… «le printemps arabe», puisqu’on est en juin! Les journalistes adorent ces expressions à la noix…— Pas crédible une seconde, ça ne va jamais arriver, tu vois les peuples arabes se soulever contre leur régime? Au mieux, ils changeront de dictateur.
— Reza Jan, j’ai l’impression que tu as une idée derrière la tête?
— Tu te rappelles, Akbar Jan, qu’on avait préparé une unité spéciale pour l’opération Moonwalk ?
— Oui, vaguement… J’étais à l’étranger à cette époque mais je trouvais ça complètement loufoque, c’était une idée de l’équipe d’avant… Tu sais, quand les Pasdaran faisaient
ce qu’ils voulaient avant que le Guide reprenne le pays en main. J’avais suivi ça de très loin.
— On pense que ça peut marcher.
— Tu te moques de moi, Reza? C’est une blague?
— Non.
— Tu es sérieux ?
— Oui! Fini, la révolution verte, les drapeaux agités dans les rues. Personne ne s’intéressera plus à nous.
— Vraiment, tu crois que l’opération Moonwalk peut sauver le régime?
— Akbar Jan, c’est la seule option que je vois, la plus discrète…
— Discrète! Discrète! Tu me prends pour un âne?!
— On a une unité de pointe qui a travaillé des années pour ça. Akbar, c’est notre seule chance.
Notre seule chance? Écoute, Reza Jan, je ne suis pas sûr que ce soit l’idée du siècle. L’unité de pointe, c’était avant moi, je ne sais pas qui sont ses membres, s’ils sont prêts, s’ils seront jamais prêts…
— Il faut qu’ils le soient. Toutes les autres options sont trop compliquées, trop longues à mettre en œuvre et surtout pourraient permettre de remonter jusqu’à nous. Là, on pourra toujours dire qu’on n’était pas au courant, comme dans Mission impossible.
— Mais c’est un film, justement…
— Les gens pensent tous qu’ils vivent dans un film, aujourd’hui… On n’a vraiment pas le choix… Les ordres viennent d’en haut… tout en haut…
— Vraiment?
— Oui… tout en haut.
— Ah…
— Oui, j’ai été convoqué chez le Guide suprême… Il est certain qu’il est temps de s’attaquer à l’un des symboles les plus puissants de l’Occident décadent. Le monde n’en sera que meilleur et ça nous servira pour reprendre le contrôle du pays.
— Ok, Reza, si ça vient d’en haut ça ne sert à rien de discuter, autant se mettre au travail. Je vais les retrouver. Si ça me paraît faisable, je lance l’opération.
— Tu as toute ma confiance. On n’a pas beaucoup de temps, le compte à rebours est lancé… Je te remercie vraiment, je te revaudrai ça, tu sais. Tu es un peu notre dernière chance.
— À ton service, Reza, nokar’t hastem, rabl nadarad – je suis ton esclave, ça n’a pas de valeur.
— Non, Akbar, c’est toi le plus grand d’entre nous, tout le monde compte sur toi maintenant.
— Ah ! Tout le monde? Vraiment? demanda Akbar qui n’aimait pas endosser autant de responsabilité en des temps si instables.
— Oui, tout le monde, mon ami. Nous connaissons ton efficacité légendaire, nous sommes sûrs de pouvoir compter sur toi, n’est-ce pas?
— Je m’en occupe, ne t’inquiète pas, que Dieu te garde, dit Akbar en se levant.
— Fedaye to – je me sacrifie pour toi, dit Reza en continuant à siroter son thé, soulagé de savoir que la balle n’était plus dans son camp.
Akbar poussa la porte de la maison de thé, pensif et inquiet. Il savait qu’il n’avait pas le choix. On ne négocie pas avec le Guide suprême.
Les commerçants commençaient à fermer leurs échoppes. Il avait toujours aimé ces ruelles étroites. Depuis des siècles, le bazar grouillait de gens qui venaient là plus pour discuter que pour faire des achats. C’est là que battait le cœur de Téhéran.